« jusqu’à présent, c’est under control » Pierre Bourdieu

2002. Pierre Bourdieu interrogé sur son approche de « nouvelle économie du bohneur ».  Extrait du documentaire de Pierre Carles « La sociologie est un sport de combat ».

 

 

Oui, vous savez, c’est une idée qui aujourd’hui peut paraitre un peu originale, voire utopiste, alors qu’elle est très banale, ça veut dire que dans l’économie telle qu’elle est dans sa définition dominante, on prend en compte les coûts et les profits, etc., mais comme on élimine les coûts sociaux et les profits sociaux, c’est à dire tout ce qui n’est pas quantifiable, tout ce qui n’est pas calculable, tout ce qui n’est pas anticipable par le calcul, etc., et bien on sous-estime beaucoup les coûts et on surestime le rapport coût/profit. Par exemple si on prenait en compte réellement, je ne sais pas, prenons un exemple quelconque, la violence urbaine, quand les gouvernements européens ou nationaux demandent aux sociologues d’étudier la violence, dans les écoles, dans les banlieues, il y a sans arrêt des demandes pour lesquelles on donne de l’argent, ils veulent quoi ? Ils veulent des recettes pour conjurer la violence. Est-ce qu’il faudrait mettre plus de policiers ? Est-ce qu’il faut mettre des animateurs ? Des éducateurs ? Est-ce que l’école peut jouer un rôle ? Mais comment protéger l’école de la violence ? Enfin, voilà les questions qu’ils se posent. En fait, ils excluent systématiquement la question de savoir si les causes de la violence ne sont pas hors de l’univers violent. Dans les choses tout à fait évidente : les taux de chômage, la précarité de l’emploi, l’insécurité temporelle – le fait que le rapport à l’avenir est incertain – dans l’élimination scolaire – le fait que certains enfants, du fait de leur origine sociale, et ethnique, les deux choses étant souvent liées, sont voués à être éliminés par le système scolaire. Oui, dans toute la structure.

 

Et ce qu’on ne voit pas, c’est que ce que l’on économise d’un coté en disant on va réduire les coûts, on va faire des plans sociaux, comme on dit, on va renvoyer 2000 personnes pour abaisser les coûts de productions, etc., être compétitif sur le marché mondial, etc., on ne voit pas que ce qu’on économise d’un coté, on va le payer de l’autre et que ces 2000 personnes, surtout si ce sont des jeunes, jetés au chômage, vont consommer des tranquillisants, devenir alcoolique, consommer de la drogue, devenir dealer, puis killer, puis occuper des policiers… Alors si on faisait l’équilibre de tous les coûts induits par des économies de coûts, purement économique, alors on s’apercevrait que c’est de la très mauvaise économie. Voilà, c’est tout. Et moi ce que je dis c’est que c’est de la très mauvaise économie. C’est une économie fondée sur la dissociation de l’économique et du social, et le social, c’est de l’économique, voilà. Et il n’y a rien qui ne soit pas justifiable de cette économie. La tristesse, la joie, le bonheur, le plaisir de vivre, le plaisir de se promener dans les rues sans être attaqué, la qualité de l’air que l’on respire : tout cela c’est de l’économie.

 

Avec l’écologie, on commence un petit peu. Et encore, quelle difficulté ! Mais, c’est encore une loi sociale, il y a des coûts sociaux qui touchent tout le monde. C’est un travail qui a été fait par un sociologue néerlandais, il a montré qu’au XVIIIème et XIXème siècle, les progrès de l’hygiène ont été favorisés par le fait que les grandes épidémies, de peste, etc., passaient les frontières de classe, c’est à dire que quand il y avait une épidémie de peste, cela ne s’arrêtait pas dans les quartiers populaires, ça tuait tout le monde, y compris les bourgeois. Donc on a fait les égouts, on a pris des tas de mesure d’hygiène, d’intérêt général mais qui étaient d’intérêt général dans la mesure où elles intéressaient aussi les dominants. Alors aujourd’hui, évidemment, quand il y a Tchernobyl, le nuage ne va pas s’arrêter à la frontière Oder-Neisse, il ne va pas s’arrêter non plus au Rhin, il ne va pas s’arrêter avant le 16ème arrondissement. Alors à ce moment-là, on fait de l’écologie intéressée. Alors maintenant les médecins, qui ne sont pas une catégorie très progressiste dans aucun pays, commencent à dire « ah oui, les taux de pollution, c’est très embêtant, pour les cardiaques, on voit les statistiques, pour les asthmatiques, etc. » mais bon personne ne sait les conséquences dans 20 ans. Dans 20 ans, on dira « il y a une corrélation entre le taux de cancer et la vie urbaine » mais cela sera trop tard. Et alors moi ce que je dis tout le temps c’est que par la science sociale nous savons dès maintenant que des mesures qui ont l’air très rationnelles économiquement aujourd’hui « on va faire plus de Toyota avec moins d’acier » c’est en gros ça l’économie – comme disait Leibniz « on va attacher plus de chiens avec moins de saucisses » – cette économie-là a des effets terribles, des effets dit secondaires mais qui en fait sont primaires, lorsque ça concerne la santé biologique, la santé mentale, l’équilibre personnel : par exemple l’alcoolisme, c’est un phénomène social. Avec toutes ces mesures qui font monter la bourse – à chaque fois que l’on fait une mesure comme cela, aussitôt cela fait monter la bourse – cela sera payé par certaines personnes et finalement par la collectivité. C’est pour cela que c’est un peu comme les égouts du XVIIIème siècle, cela sera payé par la collectivité. Moi, ce que je prêche c’est l’intérêt bien compris. Je dis aux gens qui sont dominants : « vous pouvez être cynique, vous pouvez vous moquer complètement de ce qui arrive au peuple, mais c’est bête, ce n’est pas simplement méchant, après tout, moi je ne suis pas un moraliste, si ça vous plait d’être comme ça, mais c’est bête parce que vous allez être, comme en Californie, dans des espèces de ghetto dorés avec des vigiles, vous ne pourrez pas sortir, il faudra des chiens de garde, il faudra des systèmes de défense partout, vous allez être dans une espèce de forteresse assiégée entourée par une violence que vous aurez produite vous même. » Bien sûr, le système est très puissant et la réponse est « jusqu’à présent, c’est under control », ils ont je ne sais plus combien de noirs en prison, alors voilà.

 

 

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