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L’évaluation face aux nouveaux défis de développement

Conférence d’ouverture du 2ème Forum International Francophone de l’Evaluation, le 14 décembre 2016 à Marrakech, par Patrick Viveret. 

« Il nous faut d’abord rappeler que les enjeux de l’évaluation se situent à un moment critique de l’histoire de notre famille humaine, notre « frater » puisque le sens initial de ce mot latin est celui de genre humain. Au-delà même des objectifs du développement durable des Nations Unies qu’il s’agit d’évaluer, c’est notre destin commun qui est en cause dès lors que des seuils d’insoutenabilité sont franchis ou en passe de l’être.

C’est le cas dans l’ordre écologique, social, financier et désormais politique depuis la croissance inquiétante de ce que Pierre Hassner(1) nomme des « démocratures » c’est à dire des régimes autoritaires qui ne gardent de la Démocratie que quelques élections périodiques facilement manipulables par des démagogues qui surfent sur les sentiments de peur et de replis identitaires. Sentiments de peur et de replis eux-mêmes alimentés par l’aggravation des risques écologiques (dérèglement climatique, atteintes massives à la biodiversité, grandes pollutions de biens vitaux comme l’air et l’eau) et du creusement des inégalités: lorsque la fortune de 63 personnes, pour reprendre le chiffre spectaculaire d’Oxfam, représente l’équivalent des revenus de trois milliards et demi d’êtres humains il y a un risque majeur pour mettre en œuvre la plupart des objectifs sociaux mais aussi écologiques du développement durable.

Quant au seuil d’insoutenabilité financière, révélé lors de la grande crise de 2008, il est directement lié à une démesure spéculative dont les causes n’ont toujours pas été traitées : quand, selon les chiffres donnés par un ancien responsable d’une banque centrale (celle de Belgique), Bernard Lietaer (2), plus de 95% des transactions financières quotidiennes ne correspondent pas à des biens et des services effectifs mais à des transactions purement spéculatives, il y a là aussi un risque majeur. Quand, pour reprendre une citation de la bible des marchés financiers, le « Wall Street Journal », Wall Street ne connaît que deux sentiments, l’euphorie et la panique » nous sommes plus près d’une pathologie telle la psychose maniaco-dépressive dépressive dont devrait s’occuper l’organisation mondiale de la santé que d’une optimisation rationnelle de l’épargne et de l’investissement.

Ainsi, c’est dans ce contexte où il n’est pas excessif de dire que notre famille humaine peut se perdre ( en détruisant ses écosystèmes, en se détruisant elle-même avec son stock d’armes de destruction massive, en pratiquant la guerre de civilisation plus que le dialogue, etc.) qu’il nous faut au contraire identifier les forces de vie face aux logiques mortifères. Or, discerner les forces de vie, n’est-ce pas, au-delà de tous les débats méthodologiques légitimes sur les modalités de mise en œuvre des évaluations de politiques publiques, l’enjeu supérieur d’un discernement, d’une délibération « sur ce qui fait valeur« , sachant que le sens du mot latin valor -qu’il nous faut revisiter- est précisément celui de force de vie. Où sont les activités bénéfiques sources de valeur ajoutée, c’est à dire d’augmentation des forces de vie. Où sont, inversement, les activités nuisibles destructrices de forces de vie, sources de pertes, au sens premier et non monétaire du terme ; de même que le mot bénéfice ne renvoie pas d’abord à des soldes monétaires positifs mais a des activités bénéfiques, sources de bienfaits ?

Tel est, à mon sens, l’enjeu supérieur des activités évaluatives. Or sur ce chemin du discernement, la notion développement appelle elle-même un exercice de distinction entre des activités réellement bénéfiques sur le plan économique, social ou environnemental et des activités nuisibles mais qui génèrent malgré tout des valeurs ajoutées monétaires (dans des agrégats comme le fameux PIB, le produit intérieur brut). C’est un problème désormais reconnu sur lequel j’avais été conduit à travailler après ma mission sur l’évaluation des politiques publiques quand j’ai conduit une seconde mission officielle sur une autre approche de la Richesse (cf. le rapport public « Reconsidérer la Richesse » à la Documentation française). La commission Stiglitz-Sen a confirmé la nécessaire critique du PIB et la nécessité de nouveaux indicateurs prenant notamment en cause la soutenabilité écologique et sociale des formes de développement.

Ce point est essentiel si nous ne voulons pas confondre le développement avec un simple grossissement en volume qui peut s’avérer parfaitement destructeur tels celui par exemple de l’exploitation des énergies fossiles dont la COP 22, qui vient de se tenir ici à Marrakech, a confirmé -après la Cop 21- la dangerosité dans le dégagement excessif de gaz à effet de serre.

C’est pourquoi, si nous réduisons l’évaluation de politiques publiques à des mesures de résultats, aussi utiles et nécessaires soient elles, et qui plus est à des mesures monétaires, nous pouvons déboucher sur des contradictions insurmontables : celles ou la « valeur force de vie » se transforme en « valeur For Money » renvoyant ainsi dans l’enfer des non valeurs toutes activités ne générant pas des flux monétaires, à commencer par le Bénévolat qui joue pourtant un rôle essentiel dans les activités de nos réseaux.

En réalité nous confondons dans ce cas deux variables différentes que sont d’une part un processus de quantification et de l’autre un processus de qualification.

Or, depuis la Déclaration Rio, nous avons appris qu’une croissance en volume n’était pas en soi bénéfique et pouvait même s’avérer nuisible. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle on a dû, lors du sommet de la terre de Rio 1992, commencer à qualifier la nature de ce développement en le caractérisant comme durable ou soutenable ce qui signifie qu’il peut aussi prendre des formes insoutenables. Cela vaut également, disons-le, pour le discours sur « la Décroissance » qui énonce une diminution de volume moyenne mais peut parfaitement être dangereuse si on ne précise et si on ne qualifie pas ce qui doit croître ou décroître.

C’est tout le problème que nous retrouvons à propos de l’évaluation des 17 objectifs de développement durable: celui du rapport entre les piliers économique, social et environnemental du développement, auquel il faut ajouter celui de la gouvernance. Or, si la gouvernance est dominée par une vision économiste, qui elle-même est en partie destructrice sur le plan écologique et social, nous sommes confrontés à une contradiction majeure. Il y a ici un lien qu’il nous faut établir avec le précédent FIFE de Dakar sur « évaluation et bonne gouvernance ».

Cette confusion, puisque nous sommes en francophonie, n’est pas sans lien, me semble-t-il, avec des formes réductrices que prend la « langue du business » pour caractériser les activités humaines. Quand je conduisais la mission « nouveaux facteurs de Richesse » j’avais commencé à travailler sur d’autres approches des chiffres et des comptes. Mais je me rendais compte que, plus profondément, ce sont les mots eux-mêmes qu’il fallait revisiter. Ainsi ceux de « valeur » et de « bénéfice« , comme je l’ai indiqué plus haut mais aussi celui de « bénévolat » qui indique l’orientation « bonne » de la volonté et qui se distingue du même coup de ce que l’on pourrait nommer le « malévolat« , c’est à dire une orientation destructrice ou bien encore le « lucravolat« , c’est à dire une orientation de la volonté réduite aux seuls gains monétaires.

Il y a donc, me semble-t-il , pour le Réseau Francophone de l’Evaluation et pour ce forum de Marrakech, un enjeu stratégique qui consiste à redonner à l’évaluation son plein sens de délibération et de discernement: un grand retour de l’éthique, sur ce qui fait valeur comme force de vie. Cela appelle évidemment une inscription forte de l’évaluation dans une mutation de la qualité de nos démocraties qui exige aussi, aux côtés de toutes les institutions légitimes représentées dans ce forum, une forte participation des citoyennes et des citoyens qui, au-delà de nos différences d’appartenance, sont des éclaireurs, des lanceurs d’alerte mais aussi d’avenir au service de ce Peuple de la Terre dont nous sommes tous membres.

 

(1 )in Pierre Hasner, « La revanche des passions », Fayard, Paris, 2015

(2 )Bernard Lietaer, « Au cœur de la monnaie. Systèmes monétaires, inconscient collectif, archétypes et tabous », éditions Yves Michel, septembre 2011

 

Patrick Viveret est philosophe, conseiller maître honoraire à la Cour des Comptes, auteur du rapport au Premier ministre « L’évaluation des politiques et des actions publiques« , Paris, 1989.

Le Forum International Francophone de l’Evaluation (FIFE) est un évènement organisé par le Réseau Francophone de l’Evaluation. Chaque 2 ans, il rassemble évaluateurs, décideurs, chercheurs, utilisateurs et membres des sociétés nationales francophones d’évaluation.

Le premier forum a eu lieu a Dakar en octobre 2014 et le second à Marrakech en décembre 2016.

Pour accéder à l’ensemble des ressources du FIFE2, voir ici.

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